ARKHANGELSKOIE

 

Les mains d'une statue, agiles doigts de pierre,

Sur le clavier neigeux d'un piano engourdi

Ne jouaient que pour moi le chagrin éphémère

Et les cents variations du gel et de la nuit.

Tu pleures ?

Sur la joue un flocon

Plus léger qu'une larme

Et je répondis non.

Le marbre gémissait loin du palais désert.

Chaque siècle figé selon le rite ancien

Et, mortels, nous allions jusqu'où l'âme se perd :

À l'ultime terrasse où la douleur s'éteint.

Tu vis ?

Au fond du cœur enfoui

Plongeait, plongeait un sabre.

Et je répondis oui.

 

 

RUE DES OULIANOV

 

Neige.

Et sur ses lames

Certain bateau la nuit

Remonte lentement ma rue.

Il vient par ma fenêtre

En dépit des bâillons que le gel a posés

Une odeur d'océan et de poisson séché.

J'observe de mon lit

La danse des filins,

Le lent spectre des mâts.

Ceux qui peuplent le pont

Oscillent maladroits avec la vague,

Du mouvement brisé recousant le tissu.

Cris soudain que lancent les marins.

Les mots sont fugitifs,

Il s'y entend je ne sais quelle alarme,

Une épouvante calme, une frayeur maîtrisée.

En quelle mer obscure fut leur dernière escale ?

Pour s'élancer ainsi

Dans le ciment des villes

Auraient-ils épuisé le mystère des eaux ?

À quelque bruit secret,

Passage d'un poisson lunaire

Entre amarre et chaussée

Ou gémissement de l'ancre

Heurtant un réverbère,

Les cordes de sel claquent aussitôt,

Elles arrachent aux mains la fièvre par lambeaux.

Et le navire s'enfuit, on dirait qu'il se noie...

Ni remous, ni sillage...

De l'étrange naufrage il ne subsiste rien,

Tandis qu'à l'assaut du matin

Les premières pelles déjà s'affairent.

Elles raclent, raclent mon rêve,

Dessinant sous la neige un chemin,

Le chemin des vivants,

De ceux qui restent à terre.

 

ROUTE DE LA SOIE

 

Sur la Route de la Soie

J'ai vu, enserrée de murailles,

La noble Khiva, le joyau du Khorezm,

Et j'ai dormi dans une medersa.

Sur la Route de la soie

J'ai vu le Syr Daria pousser ses flots de sable

Vers une mort qui a pour nom Aral

Et j'ai bu le thé vert de Boukhara.

Sur la route de la Soie

J'ai vu Samarkand la bleue offrir ses minarets

Au ciel d'un Islam en paix

Et j'ai croisé Omar Khayyâm.

Sur la Route de la Soie

J'ai vu, j'ai vu...

 

 

 

TRIPTYQUE

 

I

Ceux qui nous ont murés

Sont entrés dans ces murs

Ils se sont refroidis

Pour devenir murailles

Ils se sont mutilés

Pour nous retrancher l'âme

Ils ont pour nous aimer des chaînes

Pour nous parler des coups

Le rouage de nos cris

Les met en mouvement

Ils battent la mesure

Et torturent sans relâche

Eux

Dans la prison extérieure

Souffrent également

Nous ne plaindrons jamais assez ceux qui nous frappent

Le mouvant malheur

Un jour a distribué les cartes

Le jeu demain peut être différent.

ii

Fer mon métal

Puisque le bois craque

J'ai choisi la durée

Et j'accepte le rail

Et le wagon d'acier

J'ai des couteaux bleutés sous les paupières

À chaque gare ils cisaillent un peu mieux

Je n'ai pas vu la Chine je n'ai pas vu la mer

Je ne vois plus la neige où sera mon tombeau

Mais je puis vous parler très longuement du sel

De ses cristaux

En vain

J'en cicatrise ma mémoire

Toujours le passé saigne.

iii

S'il avale le grain sans se plaindre

S'il habitue sa main à signer l'infamie

S'il sait rire du cadavre pour plaire à l'assassin

C'est que l'hiver tient serrée la gangue du chagrin

Et s'il vole

S'il pille

S'il arrache

S'il dénonce et se terre

Se pavane et quémande

C'est que le froid tient cousu le drap de la misère

Mais un matin de pluie tiède

Voici que se défait la cire du visage

Sa voix gelée charrie dans la débâcle des mots oubliés

À une palissade

Au centre de la ville

Il attache son âme

Il ne sait pas encore ce qu'il apprendra d'elle

Et qui résonne en lui à grands coups de boutoir

Il est glace et torrent

Il fond à chaque larme

Le soleil le saccage

Le découpe à la hache

Bonhomme de neige

Si petit à midi

Émergeant d'une flaque

Et qui crie.

 

LE VOYAGEUR DE BRONZE

 

Son passeport à la main

Le voyageur de bronze

Tournoie au-dessus des barbelés.

Sous ses pieds une terre qui vibre

Au rythme de mâchoires

Eventreuses d'horizons.

Dur labeur de la mort labourant les moissons.

La matière nourrie d'âmes abandonnées

Fait germer en son sein une lourde récolte

Dans un élan d'acier déjà figée peut-être.

Désordre constant, harmonieux,

Chaos-Eternité.

Son passeport à la main

Le voyageur de bronze

Témoigne pour des générations à tout jamais absentes.

Il est intransitif,

Ni lié ni lien, il tourne sans raison.

Il n'est plus que silence,

Il porte une cuirasse

Et d'avoir mal il rêve...


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