ALTER PORTAIT

(Texte apocryphe de Marguerite Sarraute…ou de Nathalie Duras…?)

Elle serait. Elle aurait.

Le conditionnel. Déjà.

Des dates ? Oui, des dates, bien sûr. Et l'annuaire.

Mais elle ?

Le puzzle de ses origines.

Wodzislaw. Pologne. 1730. Les premiers ancêtres. Mortka et Cerla, n'est-ce pas ?

Oui, juste des prénoms.

Mais elle, à quoi ressemble-t-elle ?

A son reflet dans la glace. Elle ne s'y reconnaît pas. Une étrangère.

L'apparence. La parence. Les ornements du Moi. Elle est ailleurs.

Forcément ailleurs.

Dans les voyages. Dans les livres.

Donc, pas de portrait ?

Si, mais en creux, dans les silences.

Décrire, disent-ils.

Décrire défait l'écrire puisque l'ensemble n'est pas l'addition des fragments.

Alors, quand même, des faits ?

Un poème seulement. C'est tout ce que je sais d'elle…

 

Seule dans la prison de son enfance

Elle cultive des oiseaux et les tient enfermés.

Au-delà des barreaux la mer et son silence, un ciel à repeupler.

Elle cultive des oiseaux, mais ils poussent si vite !

Leurs ailes rêvent déjà de futures envolées.

Elle cultive des oiseaux et voici qu'ils la quittent

Pour que le monde enfin puisse retrouver sa voix...

Ils glissent, glissent entre ses doigts

Ne laissant sur ses paumes que l'écho de leurs plumes

Et, au creux de ses mains, l'écume de leur émoi.

Leur sillage incertain prend l'horizon pour cible.

Mais soudain dans leurs trilles, pourquoi donc cette alarme ?

Et pourquoi dans son cœur soudain ce froid ?

Derrière tous ces nuages quel péril invisible

A disposé les rets où leur vol se prendra ?

Sur elle lentement elle referme la cage.

Elle sait qu'ils ne reviendront pas.

Dans la prison de son enfance

Elle est seule à nouveau et cultive des pierres.

Laquelle la trahira ?

 

SEPT DIGRESSIONS SUR L'ART POETIQUE

 

I

Une juste proportion de silences

Était nécessaire à l'ouvrage

Mais comment savoir

Les mots qu'il devait taire

Et ceux qu'il inviterait

À mourir sous sa plume ?

De peur que sur la page

 L'imparfait ne se fige

Le malheureux poète

N'écrivit jamais rien.

 

II

Oui, bien sûr, il faudrait décider,

Déterminer enfin une saine solidité,

Un adjectif constant, un verbe net.

Oui, bien sûr, il faudrait.

Mais alors vous péririez

Comme périssent les enveloppes de vos chairs

Depuis vos multiples naissances.

Mais alors vous péririez d'avoir

Arrêté l'informe, façonné l'indécis,

D'avoir choisi...

  

III

Lui qui t'avait abandonné

Pour se livrer à ses excès

(Il croyait la vie libre et la forme frontière)

Le voici revenu vers toi,

Alexandrin.

Il sait que tu le purifies.

S'il ne parvient pas à tout dire

Du moins, en songeant au futur,

Ne craint-il plus d'écrire des mots enchaînés,

Lui, sauvé de la honte, au prix de l'impuissance.

 

iv

Au sommet de cette histoire

Nous nous languissions

De l'air qu'aurait la fable

Si c'était nous, pauvres misérables,

Qui la racontions.

Mais notre silence flattait tant le poète

Qu'il s'entêtait à décrire

Le tramway décapotable

Le coussin à roulettes

Et le peigne à reluire.

Sans ces petits détails,

Disait-il,

Que comprendrez-vous à mon âme ?

Et il s'obstinait, vaille que vaille,

À nous faire toucher du doigt

Telle blessure au cœur qu'expliquait le décor.

Parole, si je n'avais fauché son matériel

Nous y serions encore !

 

V

Aux sources il nous fallait jongler

âmes pierres osselets d'ombre

 hâte de nos gestes

lenteur de l'eau profonde

étranges regards qui nous venaient

du fond de nos visages

hissés comme d'un puits

par une lourde chaîne

nous gardions dans nos mains

les mots qui s'y jetaient

au hasard des remous

puis nous les déposions au bord de la rivière

les yeux baissés

et le cœur impatient

C'était parfois un poème

Aux rimes un peu rouillées

Ébréchées par le temps

Un sonnet tout usé

Ou bien une élégie polie par le courant

c'était

c'était le temps

où nos écrits poussaient

dans l'herbe

 

VI

Sous la pierre lisse et muette

Dort un grand poète

Creusez piochez chers élèves

Griffez la terre doux disciples

De vos doigts blancs

De vos mains de lys

Soulevez la porte horizontale

Qu'ont su sculpter les vers

Penchez-vous sur le lit d'insectes putrescents

Là reposent diaphanes deux maxillaires

Doux disciples chers élèves

Prosternez-vous

Et gardez en mémoire

Que votre Grand Poète

N’est plus qu’une mâchoire

Au fond du trou.

 

VII

De cette épreuve ils tirèrent des leçons

Longs serpentins

Infinis spaghettis

Que bavaient les plaies vives

De la Patrie.

Ils fouinèrent, extirpèrent

Déroulèrent enfin

Les tripes visqueuses de l'Histoire.

Tout étonnés

Ils contemplèrent alors

Le petit tas de leçons qu'ils avaient amassées

Et près de lui

Vidé de son sang

Le squelette nacré de la Vie.

 

ACROSTICHE

Ecoute, il est ici, le champ de la musique :

tu pourras le fouler d'un pas lourd consacrant,

retrouver par ce rythme une ancienne harmonique

et la laisser grandir en accord flamboyant.

 

la clé, tu la prendras tout près de la lisière

 

À l'arbre calciné qui rampe sur ses bras.

ressuscitant l'écho jailli de la lumière,

ce tronc cerclé de mort te donnera le la.

hésites-tu encore à clamer la souffrance

emmurée dans un cœur qui en est la portée ?

terrasse en ton esprit la peur des dissonances :

 

le cri qui est en toi réclame liberté.

À choisir l'instrument applique-toi enfin :

 

cor à bouche cuivrée, hautbois doux et nasal

ou cordes de boyau gémissant sous le crin,

réveille en chacun d'eux le son fondamental.

d'un toucher lent et sûr apprivoise leurs voix,

exaspère la flûte, arpège le clavier

 

et d'un souffle obstiné, d'une pression des doigts,

travaille la matière et la force à chanter.

 

d'où vient donc ton effroi, ô pauvre musicien ?

et pourquoi trembles-tu quand, en aile captive,

vertigineusement s'élance et puis s'éteint,

Etincelle de vie, la note fugitive ?

n'avais-tu pas rêvé d'exprimer l'indicible,

inventer au réel un nouveau diapason,

rhapsode recousant la trame du sensible

 

sans recourir au Verbe et à ses trahisons ?

il n'est pas musicien, celui qui est poète :

la lyre entre ses mains n'est qu'une arme d'esthète

Etouffant la Beauté pour en voler le sens.

nul oiseau dans ses rêts n'a livré son mystère.

ce qu'il nomme, il le tue. Il lui faut donc se taire.

Etre l’archet, la corde et devenir silence.

 

 

mes maîtres

  Un forceur de hasards

Errait dans ma demeure,

Muni de clés

Et me criblant de signes.

Un autre qui le suivait

Interprétait mes jours,

Et le dernier,

Le plus puissant peut-être,

Effaçait tout

D'un geste large de juge.

Le forceur de hasards

N'est habile qu'en rêve,

L'Interpréteur de jours

Ne se montre qu'à moi.

Seul

Le Grand Effaceur

Poursuit son œuvre singulière

Qui sans trêve

Me détruit.

 

DANS LE QUARTIER JUIF

Elle surgit de sa chambre où l'ombre la tenait.

Visages et bougies

Tremblent derrière elle,

Décor attentif et inquiet où je n'ai pas ma place.

Elle surgit de sa chambre celle que j'aurais pu être.

Couperet de la porte :

N'insistez pas.

Il n'est pas de bastion qui soit plus invincible

Que ce regard

Que cette épaule

Que cette main crispée.

Imprenables,

La nappe blanche et le repas sacré.

Il n'est plus navigable le fleuve de ma race...

Je recule jusqu'à la marche

Et doucement, fermement

Un monde refermé.

Je descends l'escalier, je marche dans la rue,

Cherchant en vain sur les façades

Un signe, un symbole, une croix.

Ainsi se passent mes jours

Depuis qu'ils m'ont lancée

Contre le flot de mes ancêtres.

 

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