CAPRICES

   Après tout, que m'importe !

J'ai eu mille ans hier !

Mes épaules ont soutenu les arbres,

Tant pis s'ils sont tombés

Quand j'ai quitté le bois !

C'est moi qui conduis les nuages,

À mon gré j'en écorche les montagnes,

Celui qui fait pleuvoir, c'est moi !

Qui a creusé la mer ?

C'est moi !

Moi encore qui ai planté les ports

Aux quatre coins des terres.

Je fais jaillir la foudre,

Je répands les ténèbres...

J'ai tout cassé, tant pis !

Que m'importe, en effet ?

J'ai eu mille ans hier...

Ça ne se dirait pas !

Non, ça ne se dit pas,hélàs !

Car je suis tout seul

Avec mes jouets

Et je m'ennuie...

 

conspiration

  Des boucliers riants

Des lames fines

Forgées dans les plaines pâles d'Orient

Attendent un bras

Attendent un corps

Tout au fond du Palais

Contre la Reine

Qui n'ose bouger de peur qu'ils ne tombent

Lances et boucliers

Sabres et flèches

En elle

À travers elle

Ou bien sans elle

Peut-être...

 

on demande un martyr

 Un précipice entre les Dieux

Qui s'appelle l'Homme...

Pointe profane et minuscule

D'un cône immense.

Les géants sur lui se penchent :

Dans son infime réduit,

L'insecte déplace les meubles

Et peint les murs.

Il fixe obstinément le sol.

"Hep, hep !"

Font les voix divines.

"Toi, le petit être, regarde vers nous !"

Mais entend-il seulement ?

La spirale est si haute !

Cigarette aux lèvres,

Le petit homme écrit un roman,

Tandis que jurent, crient et menacent

Les Dieux exaspérés.

Soudain...

"Chut, taisez-vous, je crois qu'il va parler..."

S'exclame une déesse.

Il vient de reposer cigarette et stylo,

Excédé il lève la tête.

"Un peu de silence là-haut, je travaille, moi !"

"Enfin ! Il nous a remarqués !"

Pleure de joie un vieux Dieu.

"Mais il parle encore,

Écoutez !"

"Qu'est-ce qu'ils sont bruyants les voisins

Dans ces fichus H.L.M. !"

Lamentations alors dans l'Auguste Assemblée :

"Mais où est, où est,

Où est-il,

Celui qui pourrait nous prouver ?"

 

RÉCITS HERCULÉENS

  À leur signal j'ai figé des tempêtes,

Râpé cent grammes de lumière pour une salade de nuits,

Éparpillé les yeux des morts dans tous les cimetières,

Vrillé l'obscurité jusqu'à l'aurore

Et frotté la proue de leurs navires.

Comme je suis un peu fatigué, je dors

Et puis je me réveille, harcelé par leurs cris.

J'attèle les insectes, harponne les moissons,

Crucifie les charrues dans les sillons du champ,

Redressant au passage

Chacune des feuilles de l'arbre qu'a fait ployer la pluie.

Je voudrais tant m'asseoir !

Mais il me faut encore façonner un poète

Surveiller la marche des roseaux

Et dessiner des îles sur des cartes grecques.

Enfin je m'étends et sombre dans un autre univers.

On m'y remet un nouveau parchemin

Que je lis...

Je me relève alors

Et fige des tempêtes dans une langue étrangère.

 

ENTRETIEN POST-SOCRATIQUE

Approche, approche,

Dit le Prophète à mi-voix,

Plus près, je t'en supplie,

Ou tu n'entendras pas.

Non mais,

Se plaint le Crucifié,

En voilà un disciple maladroit !

(Du côté du buisson le centurion déjà s'agite.)

Tu veux réveiller toute la Judée, peut-être !

Ça va, ça va, grogne le disciple

Tout en ployant sous un rocher

Qu'il apporte avec peine jusqu'au pied de la croix.

Il est monté dessus,

Mais ça ne suffit pas :

Lointaine, trop lointaine la Voix...

Alors dans l'ombre il grimpe

À la force des bras,

Il dépasse,

Par la nuit aveuglé,

Les muscles, les tendons qui saignent

Et les poignets cloués.

À hauteur du Visage,

Il s'arrête, harassé.

Le Prophète alors penche la tête et dit

Ou peut-être ne dit pas,

Comment savoir avec toutes ces chroniques ?

Crétin, je dois un coq à Pierre,

Paie-le, ne l'oublie pas !

 

MÉDÉE

 Tu aimes le lointain à l'ombre inaccessible

Et la source perdue que tu entends gémir.

Mais autour de ton corps pour autrui invisible

Se dresse le rempart que tu ne peux franchir.

 

Par amour pour Jason, tu fis périr ton frère

Irriguant la Colchide de ses membres épars.

Faut-il donc consentir à leurs lois étrangères,

Souffrir du remord grec quand le crime est barbare ?

 

Le navire est maudit qui t'emportait, sereine,

Ignorante du mal et proche du sacré.

Tu appris le mensonge en langue thessalienne,

Toi qui usais de mots seulement pour prier.

 

Cernée par l'horizon et tissée de distances,

Où t'enfuir, magicienne, où trouver le salut ?

Ta douleur est païenne et les dieux en silence,

Bégayante exilée, ne te comprennent plus.

 

 

SPECTACULUM

Dans nos cirques au fond de nos théâtres

Le public bat nos morts de ses mains

Et gicle notre sang

Sur les derniers gradins

Que sèche le soleil.

Dans nos cirques au fond de nos théâtres

Nos corps vers la lumière se traînent

Verticale colonne

Au centre de l'arène

Qui soutient le soleil.

Dans nos cirques au fond de nos théâtres

Nous lisons le ciel et ses silences

Avec leurs cris

S'éteignent nos souffrances

Et tombe le soleil.

Dans nos cirques au fond de nos théâtres

Des squelettes maquillés de chair

Simulacres de vie

Quittent les bancs de pierre

Jusqu'au prochain soleil.

Dans nos cirques au fond de nos théâtres

La Mort regarde la Mort et rit.

Dans nos cirques

Au fond de nos théâtres

Rome se joue la comédie.


visites